Marylin Maeso
@MarylinMaeso
Mon Jun 03 06:14:33 +0000 2019

Allez, pour bien commencer la semaine, parlons de crime contre l’humanité. Petit retour critique sur cette séquence d'@ONPCofficiel qui a fait beaucoup de bruit (pour changer). J'ai vu passer des tentatives de défense du propos d'Angot qui mélangeaient tout. Démêlons tout ça. https://t.co/mvHrRHhiFL

Il faudrait déjà commencer par s'entendre sur ce qu'Angot a dit, exactement. Ça tombe bien, @rachidowsky13 s'y est collé (merci à lui). Dans son intervention, elle commet une confusion grave (volontairement ou non, peu importe) au sujet de la notion de "concurrence mémorielle". https://t.co/q8Pg7BWz1c

C'est un sujet complexe (et salissant), mais je vous donne la version courte : Angot tombe dans le piège qu'elle prétend déjouer. Car la concurrence mémorielle, ce sont précisément des discours de la teneur de celui d'Angot, confus et mensongers, qui la nourrissent.

Ce n'est pas très clair dans ce qu'elle dit (normal : c'est aussi net qu'un bureau de doctorant en fin de thèse), mais elle télescope deux choses différentes : la question de la spécificité du génocide, et l'idée de la supériorité de la souffrance qui en découle.

Il est normal, et même nécessaire, de distinguer génocide et esclavage, car il s'agit de deux phénomènes historiques objectivement différents. Le premier vise à supprimer purement et simplement une population. Le second, à réduire des personnes à l'état de propriété disposable.

C'est en ce sens qu'on peut parler de spécificité du génocide. L'idée que l'anéantissement de millions de personnes puisse devenir un but en soi donne le vertige. C'est un motif central de la littérature concentrationnaire : comment rendre compte de ce qui n'a pas de pourquoi ?

L'expérience dont ont témoigné les rescapés de génocides est en cela unique. Elle a sa spécificité. Mais cela ne veut pas dire pour autant que leur souffrance soit quantifiable, et encore moins opposable à celle des victimes de l'esclavage, qu'on jugerait moins lourde.

L'esclavage, le fait d'être dépouillé de son humanité pour être réduit au statut de marchandise, est également un phénomène atroce et une expérience insupportable pour les victimes. Il a, lui aussi, sa spécificité. Avec une littérature riche et bouleversante, qui en témoigne.

Cependant, la spécificité du génocide ne permet aucunement de déduire une hiérarchie dans les souffrances. Or, c'est précisément cela que fait Angot. Car pour justifier sa différenciation des souffrances, elle convoque un portrait de l'esclavage qui est tout simplement mensonger.

Partant de la distinction de finalité que j'ai évoquée plus haut (le génocide vise à exterminer; l'esclavage, à vendre), elle en déduit qu'il va de soi que les esclaves étaient bien traités, contrairement aux juifs, puisqu'il fallait bien prendre soin de la marchandise.

Ce raisonnement est faux. Tout simplement parce que l'homme est une matière aisément renouvelable, et que quand on en fait une marchandise, on peut en disposer comme bon nous semble : si ça casse, on remplace. Là où on a éteint l'humanité, tout est permis.

Et pour le coup, s'il y a bien un point qui est comparable entre génocide et esclavage, c'est celui-là. Les juifs, bien que ne faisant pas l'objet d'un commerce, faisaient eux aussi office de main d'oeuvre gratuite. Ça n'empêchait ni de les affamer, ni de les torturer.

Vous me direz "oui, mais dans le cas du génocide, on s'en fout qu'ils meurent, c'est le but". Certes. Mais dans le cas de l'esclavage, on s'en foutait un peu aussi. Non parce que c'était le but. Mais parce qu'on en avait des millions sous la main. Une ressource inépuisable.

A écouter Angot, on pourrait presque croire que les noirs étaient considérés comme des diamants, alors qu'ils étaient traités comme du charbon. Dire que l'esclavage est différent d'un génocide est une chose (juste). Dire que c'était "le contraire" en est une autre (mensongère).

Angot soutient que les noirs étaient mieux traités que les juifs, et que donc leur souffrance (et celle de leurs descendants) est moindre par rapport à celles des victimes de génocide. Et ça, ladies & gentlemen, c'est précisément ce qu'on appelle la concurrence victimaire.

Les noirs n'étaient pas "mieux traités". Les traites négrières ont fait des millions de morts, elles aussi. Les esclaves étaient torturés, maltraités, tués, déshumanisés. On se moquait bien qu'ils meurent massivement pendant le voyage. Alors, pourquoi Angot ment-elle à ce sujet ?

Parce qu'elle ne cherche pas à rappeler la spécificité du génocide. Elle veut absolument affirmer qu'on peut quantifier la souffrance, et que celle des victimes d'esclavage est moins importante que celle des victimes de génocide, puisque les premières étaient "mieux traitées".

Autant rappeler la spécificité de chaque phénomène est sensé et important. Autant vouloir créer des degrés dans la souffrance, c'est la meilleure façon de donner l'impression que certaines importent plus que les autres, et c'est le terreau de la concurrence victimaire.

Ça n'a aucun sens de dire "les victimes torturées, maltraitées, violées, tuées de l'esclavage, je les mets dans le sac A, et les victimes torturées, maltraitées, tuées du génocide, je les mets dans le sac B, car le but n'était par le même. Et j'affirme que le sac B pèse + lourd".

Pardonnez ma vulgarité, mais la concurrence victimaire, c'est le concours de bites du devoir de mémoire. Et ça, les gens comme Dieudonné, qui a fait fureur avec le motif de la "religion de la Shoah", l’ont bien compris. Il a su exploiter à la perfection cette tentation odieuse.

En résumé, refuser la concurrence victimaire, c'est faire le contraire de ce que fait Angot. C'est rappeler la spécificité de chaque crime, mais en refusant d'élaborer une fausse hiérarchie dans l'horreur et dans la souffrance qu'elle génère. Une tragédie n'est pas un concours.

Si on ne cesse, depuis des décennies, de travailler sur le concept de "crime contre l'humanité"; si on y a intégré notamment l'esclavage, et d'autres atrocités, c'est bien parce qu'on a compris une chose qu'Angot semble avoir oublié : il y a un dénominateur commun.

Génocide et esclavage ont beau être différents, dans les deux cas, il y a une déshumanisation inacceptable, et la souffrance qui en découle est incommensurable. Que l'autre soit traité comme de la vermine ou comme une marchandise, il n'est plus un être humain. Il est nié.

Les phénomènes sont différents. Ils ont leur spécificité de nature, elle est qualitative. Il n'y a donc aucun sens à brandir un risque de mise "à égalité" des souffrances, puisque précisément : ça ne se quantifie pas. La déshumanisation n'est pas affaire de degrés.

Génocide comme esclavage attentent à l'humanité, visent à réduire son champ d'extension en exterminant ou en réifiant. Quand on plante un poignard dans le coeur de l'humanité, ce n'est pas en mesurant la profondeur de la plaie qu'on détermine si le crime a eu lieu. Belle semaine.

PS : la littérature sur les traites négrières est immense. Je me contenterai donc d'évoquer ici un livre qui m'a beaucoup marquée. Pour avoir une vision tristement précise de ce qu'ont vécu les esclaves sur les bateaux, lisez "The Slave Ship. A Human History", de Marcus Rediker. https://t.co/9lOsVNIiJu